Histoire de la police scientifique en Europe. Nicolas Quinche

Histoire de la police scientifique en Europe. Nicolas Quinche

Tatouage - indélébilité 1852 - Tattoo, a permanent mark?

Du tatouage ; - Nouvelle question médico-légale. Les marques du tatouage peuvent-elles s’effacer pendant la vie ?, A. Chereau (1852)

 

Telle est la question qu’a fait naître un procès criminel célèbre, et qui a été soumise à l’appréciation de plusieurs médecins légistes. Les livres de médecine légale restent muets sur cette question, qui a joué un rôle immense devant les tribunaux de Berlin. L’intérêt considérable qui se rattache à cette cause célèbre, les incidents émouvants qui l’ont marquée, la nouveauté du sujet, le nom du savant médecin, aux lumières duquel les magistrats ont eu recours pour faire pénétrer la conviction dans leurs consciences, les recherches que ce médecin a été ainsi conduit à faire ; tout cela justifiera l’étendue que nous consacrons à l’analyse du travail de M. Casper, de Berlin, si connu par ses travaux statistiques. Cette analyse, telle incomplète qu’elle soit, donnera une idée des principaux éléments de cette curieuse affaire, unique, sans doute, dans les annales criminelles. Ceux de nos lecteurs qui voudraient la connaître tout au long, en trouveront les détails dans le Vierteljahrsschrift für gerichtliche und offentliche Medizin. 1 band, s. 274, et dans une traduction anglaise qu’en a donnée le Monthly journal of medical sciences, dans son numéro de septembre 1852.

Le 10 septembre 1849, des paysans trouvèrent non loin de Berlin, sur les bords d’un ruisseau qui va se jeter dans la rivière de la Sprée, et parmi les joncs, le corps d’un homme dont la tête avait été complètement détachée au moyen d’une incision très nettement faite entre la première et la seconde vertèbres dorsales. La tête gisait à une distance de quinze pas, et portait les traces d’un double coup de feu au-dessous de l’oreille droite, ainsi qu’une infinité de plaies faites par un instrument tranchant, et qui labouraient la face dans toutes les directions. Les os du crâne étaient tellement brisés, que toute la masse s’aplatissait sous la moindre pression. Il était évident que l’assassin ou les assassins avaient ainsi défiguré la face pour empêcher de reconnaître l’identité du malheureux ainsi sacrifié, et qu’ils avaient même tenté de lancer la tête dans la rivière ; ce à quoi ils n’étaient pas parvenus, à cause des marécages qui bordaient le fleuve en cet endroit. Près du corps, on trouva encore fichée en terre, une petite canne à tête en forme de crochet, ainsi qu’un chapeau gris et une boîte à allumettes, encore ouverte.

Le corps était revêtu d’une chemise, marquée aux initiales G. E. 4, de deux chemisettes, d’un caleçon, de chaussettes, de bas de laine, de bottes, d’une veste et de bretelles brodées qui étaient détachées de la culotte. A l’annulaire droit, on trouva un anneau de mariage marqué H. H. 1843.

Le lendemain, deux médecins rédigèrent leur rapport sur ce cadavre. Ce rapport, mal fait, incomplet, laissait bien des choses à désirer. Pourtant, il était un point capital que les signataires n’eussent pas certainement omis, s’ils eussent pu l’observer. Nous voulons parler des cicatrices résultant de l’application de ventouses, et d’un tatouage que l’individu trouvé ainsi mutilé aurait porté sur lui. Plus tard, ces mêmes médecins, appelés devant la Cour, déclarèrent positivement que le susdit cadavre ne portait aucune trace ni de scarifications, ni de tatouage. Les magistrats eux-mêmes, qui étaient présents à la levée du corps, et qui assistèrent, pendant plus d’une heure, à l’examen qu’en firent les hommes de l’art, n’observèrent non plus aucune de ces marques sur la surface du corps.

Quel était ce malheureux si abominablement mutilé ?

Dans les premiers temps que la justice poursuivait ses investigations, une fille, que l’on sut plus tard être une femme de mauvaise vie, se présenta spontanément devant les magistrats, et assura que les détails publiés par les journaux, l’avaient convaincue que l’homme assasiné était son mari. On lui présenta les vêtements trouvés sur le cadavre et elle les reconnut ! Le corps fut exhumé, neuf jours après sa découverte sur les rives du Sprée, et cette femme reconnut positivement… par les parties génitales, son malheureux époux ! Et pourtant, il fut prouvé dans la suite que cette fille n’avait jamais été mariée et qu’elle avait trompé la justice.

D’autres recherches firent supposer que l’assassin de l’individu inconnu était un marchand de bestiaux, nommé Gottlieb Ebermann, homme dangereux, et qui avait eu déjà plusieurs comptes à rendre à la justice. Ces soupçons ne durèrent pas longtemps, et on finit par croire, au contraire, que cet Ebermann était l’homme assassiné ! On apprit, enfin, que le nommé Ebermann avait, de son vivant, des traces sur les poignets de ventouses scarifiées qui lui avaient été appliquées, et un cœur avec les lettres G. E. (ses initiales), tatoués sur son avant-bras gauche. Ce fait important fut déclaré par un témoin qui avait vu au bain le tatouage d’Ebermann, et par deux chirurgiens qui avaient, l’un ventousé huit ou neuf ans auparavant Ebermann, l’autre saigné cet individu à une époque moins éloignée, et qui tous deux avaient aperçu le tatouage. D’un autre côté, trois sœurs d’Ebermann, et sa femme, soutinrent n’avoir jamais vu ces marques sur son bras. Mais cette dernière n’était mariée que depuis peu de temps et avait été presque toujours séparée de son mari. Alors, seconde exhumation, le 13 février 1850, cinq mois après la mort, en présence de plusieurs médecins. Ceux-ci déclarent que la décomposition est trop avancée pour permettre de voir les marques du tatouage et des ventouses, en supposant qu’elles aient existé.

L’affaire s’embrouillait de plus en plus, et deux jours ne s’étaient pas écoulés, qu’un individu vint déclarer avoir vu Ebermann il n’y avait pas vingt-quatre heures, et qu’il lui avait parlé ! Ce témoin fut bientôt prouvé être un visionnaire, et avoir déjà assuré qu’il avait vu un bourgmestre, mort depuis plusieurs années !

Enfin, une maîtresse d’Ebermann, la nommée N…, vint déclarer, cette fois d’une manière positive, que la petite canne trouvée auprès du cadavre, appartenait à un nommé Schall, exerçant l’état de postillon, mais connu depuis longtemps pour s’adonner à la contrebande et au brigandage ; que la petitesse de cette canne s’accordait très bien avec la stature peu élevée (cinq pieds quatre pouces) de Schall, et qu’une autre canne, qui avait été saisie au domicile de ce dernier, avait appartenu à son amant décédé, à Ebermann, qui était d’une haute taille. Cette fille reconnut tous les vêtements trouvés sur le cadavre mutilé, entr’autres, les bretelles qu’elle avait brodées elle-même ; et elle ajoute que Ebermann avait les dents tellement larges et longues, qu’elle les reconnaîtrait si on les lui présentait. En conséquence, troisième exhumation le 11 décembre 1851 (plus de vingt-six mois après la mort). La fille N… reconnut non seulement ces dents, mais encore quelques débris d’une barbe rouge qui étaient encore attenants à la mâchoire inférieure.

Le 11 août 1851, la même fille fut victime d’une tentative d’assassinat faite par une main inconnue, sans doute par un des complices de Schall, alors sous les verrous. Troisième épisode !

Ces détails, bien que n’appartenant pas directement à la question médico-légale que nous avons surtout pour but d’analyser ici, étaient néanmoins nécessaires parce que les éléments de conviction qu’ils présentent viennent corroborer les déductions de M. Casper.

L’instruction de ce procès, si plein de curieux incidents, était terminée, et l’accusé fut traduit devant la Cour en octobre 1851. Un point capital consistait à éclaircir : c’était de savoir comment il se faisait que des marques de ventouses et un tatouage que plusieurs témoins recommandables avaient vus sur le corps d’Ebermann, lorsqu’il vivait, n’avaient pas été aperçus par d’autres non moins dignes de foi, et n’existaient pas à l’époque de la découverte du cadavre. Deux médecins distingués furent consultés à ce sujet : l’un déclara que les cicatrices des ventouses pâlissaient avec le temps, mais qu’elles laissaient pendant toute la vie de l’individu des traces appréciables, et que le tatouage bien pratiqué ne s’effaçait jamais. Le second assura que ces scarifications pouvaient disparaître lorsqu’elles avaient été superficielles, en quelques années, deux ou trois. Il n’osa pas se prononcer relativement au tatouage.

M. Casper, de Berlin, fut annexé à ses confrères pour éclairer la justice. Il nous est impossible de donner ici une analyse de toutes les questions, secondaires du reste, qui lui furent soumises. Nous nous arrêterons sur une seule, celle qui a rapport au tatouage, parce que cette question est toute nouvelle dans la médecine légale, et qu’elle a fourni au savant médecin de Berlin l’occasion de faire de nouvelles et intéressantes recherches.

La question posée était donc celle-ci : Des témoins dignes de foi assurent que Ebermann portait au bras gauche un tatouage représentant un cœur et des lettres rouges. D’un autre côté, la femme d’Ebermann et ses parents disent qu’ils n’ont jamais vu sur lui ces marques de tatouage, et dans le signalement que la Cour de Spandau a fait faire d’Ebermann (alors accusé de vol devant cette Cour), on ne voit pas qu’il soit parlé de ce tatouage. Comme de la procédure il résulte la conviction que le cadavre mutilé était celui d’Ebermann, les rapports et les déclarations des deux médecins entendus paraissent erronés. Le tatouage a-t-il donc échappé à leur observation ?

Laissons parler ici M. Casper :

 « Jamais, dans le cours d’une longue suite d’années riches en pratique médico-légale, je n’ai senti, plus que dans ce procès, l’immense responsabilité attachée à l’opinion que j’allais émettre. Je savais trop bien que mes déclarations seraient décisives quant aux agents actifs et passifs du crime, et à l’identité, encore douteuse, de l’individu assassiné, identité avec laquelle l’innocence ou la culpabilité de l’accusé (le nommé Schall) étaient intimement liées. J’avais là, devant moi, une question nouvelle sur laquelle toutes les autorités en médecine légale, toutes les compilations restent muettes, et pour la solution de laquelle je ne trouvais qu’une notice très courte dans le Dictionnaire des sciences médicales, où il est parlé, à l’article tatouage, des caractères ineffaçables de l’opération. Aujourd’hui, bien en repos avec ma conscience relativement à l’exactitude des faits que j’ai établis devant le jury, je les soumets au jugement des hommes compétents en cette matière. L’opinion vulgaire veut que le tatouage ne disparaisse jamais pendant la vie ni après la mort, et pour cela on se fonde sur ce que de vieilles, de très vieilles gens portent encore des traces de tatouage exécuté dans leur jeunesse. Ergo ! mais un ergo de cette nature ne pouvait me satisfaire dans le cas présent. Il était nécessaire de rechercher un grand nombre d’hommes, de vieux soldats, par exemple, qui auraient été tatoués étant jeunes, et de voir s’ils conservaient tous encore les traces de cette opération. Que j’en trouvasse seulement un seul chez lequel le tatouage s’était effacé, et il devenait non seulement possible, mais probable, avec d’autres indices qui étaient sous la main de la justice, que tel avait été le fait relativement au marchand de bestiaux Ebermann. L’hôtel royal des Invalides offrait un vaste champ à mes investigations, et je résolus de les diriger de ce côté. »

            Mais avant d’aller plus loin, quelques mots seulement sur l’opération du tatouage. Sans parler d’un grand nombre de peuplades sauvages chez lesquelles le tatouage entre comme une coutume du sol et sert de marques de distinction selon le nombre plus ou moins grand et la complication des dessins, cet usage de se marquer la peau d’emblèmes de toute nature, est, comme on le sait, très commun parmi les hommes surtout, et dans les basses classes de la société. Les bras, les cuisses, les mamelles, sont principalement les parties qui reçoivent ces emblèmes plus ou moins artistiques. Ce sont des cœurs, des initiales, la date d’un événement remarquable, des emblèmes de guerre, des épées croisées, des faisceaux d’armes. Quelquefois des figures en pied, de prétendus portraits, des images obscènes. Dans toutes les villes un peu importantes, il y a des individus qui font métier de tatouer ; c’est leur industrie. Ils commencent d’abord par tracer sur la peau, avec de l’encre de Chine ou tout autre moyen, les traits qu’ils veulent rendre indélébiles ; puis au moyen d’une aiguille à coudre ordinaire, emmanchée dans un petit morceau de bois, ils font sur ces traits des piqûres très rapprochées les unes des autres, et assez profondes pour qu’elles laissent suinter une goutelette de sang. Cela fait, avec un tampon saupoudré de cinabre, ils frottent vigoureusement les piqûres, de manière à faire pénétrer les particules colorées dans l’épaisseur du derme ; ou bien encore, mais c’est le cas le moins commun, ils se contentent d’étendre une légère couche de poudre à canon sur les piqûres ; ils y mettent le feu et les dessins restent peints en noir.

            M. Casper visita donc l’hôtel des Invalides de Berlin. Il trouva dans cet établissement 36 soldats qui avaient été tatoués. En voici le tableau que nous abrégeons beaucoup en supprimant tous les détails qui ne sont pas d’une utilité immédiate :

                                   

No d’ordre

Année du tatouage

Procédé employé

Etat actuel des marques

1

1798

Noir de fumée

Encore très visibles

2

1807

Poudre et cinabre

Très distinctes ; plusieurs effacées

3

1808

Cinabre

Très bien conservées

4

1808

Poudre et cinabre

Le tatouage noir conservé, le rouge disparu

5

1809

Cinabre

Très bien conservées

6

1809

Cinabre

Très pâlies

7

1811

Poudre et cinabre

Très bien conservées

8

1811

Poudre et cinabre

Très bien conservées

9

1813

Cinabre

Bien conservées

10

1813

Poudre et cinabre

Très bien conservées

11

1813

Cinabre

Bien conservées

12

1814

Cinabre

Plus de traces aucunes

13

1814

Cinabre

Très visibles

14

1814

Cinabre

Bien conservées

15

1814

Cinabre

Bien conservées

16

1814

Poudre et cinabre

Bien conservées

17

1814

Cinabre

Très distinctes

18

1814

Poudre et cinabre

Bien conservées

19

1815

Cinabre

Très visibles

20

1815

Poudre

Bien conservées

21

1815

Cinabre

Très pâlies

22

1816

Cinabre

Complètement effacées

23

1817

Cinabre

Bien conservées

24

1817

Poudre et cinabre

distinctes

25

1817

Cinabre

Bien conservées

26

1818

Cinabre

Complètement effacées

27

1820

Cinabre

Bien conservées

28

1822

Cinabre

Un peu éteintes

29

1823

Poudre et cinabre

Bien conservées

30

1825

Cinabre

Bien conservées

31

1825

Cinabre

Bien conservées

32

1831

Cinabre

Bien conservées

33

1837

Cinabre

Bien conservées

34

1841

Cinabre

Bien conservées

35

1845

Cinabre

Bien conservées

36

 

Encre rouge ( ?)

Le tatouage a été détruit au bout de six semaines par la suppuration. Il n’y en a plus aucune trace.

 

            De ce tableau, il résulte que chez le no 1, après 54 ans, il y a encore des traces très visibles du tatouage ; elles se sont complètement effacées chez les nos 12, 22, et 26, après un laps de temps de 36 à 38 ans ; chez plusieurs autres, le tatouage est encore très distinct au bout de plus de 40 ans. D’un autre côté, (p. 545) chez le no 4, il y avait au bras gauche un cœur en noir, et d’autres marques qui avaient été faites avec le cinabre, qui avaient disparu.

            En résumé, sur les 36 exemples que M. Casper a pu réunir, on trouve :

  1. 3 chez lesquels le tatouage avait pâli, plus ou moins, avec le temps.
  2. 2 où les marques s’étaient plus ou moins effacées.
  3. 4 où elles avaient complètement disparu.

            Donc, dit M. Casper, puisque sur 9 cas on en trouve au moins un chez lequel le tatouage a disparu avec le temps, il peut très bien aussi s’être effacé sur Ebermann pendant la vie, et n’avoir pu, par conséquent, être vu après la mort. Donc, encore, les marques du tatouage peuvent disparaître, et ainsi s’évanouissent les doutes relatifs à l’identité de l’individu assassiné.

            Pendant les débats du procès, un des témoins vint corroborer, par sa propre expérience, les déductions de M. Casper. Ce témoin, qui ne manquait pas d’une certaine instruction, déclara aux magistrats qu’à l’âge de 15 ans, il s’était fait tatouer le bras avec du cinabre, et qu’avec le temps, les marques s’étaient peu à peu effacées, et avaient fini par disparaître. Il n’en portait, en effet, aucune trace.

            L’affaire s’est terminée par la condamnation à la peine de mort du nommé Franz Schall.

            Que l’on nous permette ici quelques réflexions :

Pour la première fois, sans doute, depuis que la médecine légale existe comme science, cette question du tatouage a été soumise à l’appréciation des médecins ; non pas qu’il ne soit possible de trouver des rapports médico-légaux qui aient eu l’occasion d’indiquer des marques de tatouage imprimées sur la peau, soit d’individus vivants, soit de cadavres. Mais jamais encore le tatouage n’avait joué le rôle immense qu’on lui a vu jouer dans le précédent procès. C’est donc une question toute nouvelle, mais qui peut se présenter encore, et qui aurait besoin d’être élucidée avec tout le soin désirable, quand il s’agit de faire prononcer sur l’acquittement ou la condamnation d’un accusé. Un homme est trouvé assassiné dans un chemin, et tellement défiguré, qu’il n’est plus possible de le reconnaître, et de remonter, par conséquent, à la source du crime. De faux témoins, qui ont intérêt à égarer la justice, viennent faire de mensongeuses déclarations ; puis une fille fournit des indices importants en déclarant reconnaître les vêtements trouvés sur le cadavre, et qu’elle assure positivement être ceux de son amant. Les renseignements de ce témoin sont tellement précis, que les magistrats ne peuvent plus conserver de doute sur la question de l’identité. Mais des témoins honorables, pris à une autre source, disent à leur tour, et avec une conviction non moins solide, que si l’homme assassiné est bien cet amant que la femme revendique, on doit trouver sur son bras un tatouage qui a été vu par deux chirurgiens et par une autre personne. On fait des recherches, on remonte aux rapports médico-légaux qui ont été rédigés lors de la levée du cadavre, on interroge la femme même de celui qu’on croit être l’individu assassiné, et tous ces témoignages déclarent qu’il n’ont jamais vu le tatouage. Alors du tribunal surgit tout à coup cette pensée : le tatouage pourrait-il donc s’effacer pendant la vie, et ne plus laisser aucune trace ? M. Casper est appelé pour répondre à cette question. Il fait des recherches, et de ces recherches il tire la conclusion que « les marques de tatouage peuvent disparaître, et qu’ainsi s’évanouissent les doutes relatifs à l’identité de l’individu assassiné… » D’où une condamnation à mort.

            Loin de nous la triste pensée de venir troubler la conscience de notre confrère par des observations peut-être intempestives, devant une question qui n’a pas encore été approfondie autant qu’elle le mérite. Pourtant, en lisant les détails lugubres de ce procès criminel, on est, malgré soi, saisi d’un certain malaise, et on se demande si les conclusions de M. Casper sont bien rigoureusement déduites de faits suffisamment observés, et d’une question scientifique amplement élaborée. Du tableau dressé par lui et qui comprend 36 cas de tatouage que portaient de vieux soldats, il résulte que 3 ont tout à fait disparu, 3 ont pâli plus ou moins, et 2 se sont en partie effacés. Mais a-t-on été bien renseigné par ces hommes, dont l’intelligence, la réflexion peuvent être mis en doute, et qui ont pu, à la rigueur, égarer la conviction de l’observateur ? Et puis, le tatouage est pratiqué avec diverses substances : ici avec de la poudre à canon, là avec le cinabre, chez un autre avec de l’encre de chine, de l’encre rouge, etc., différences qui doivent apporter des modifications dans le plus ou moins de résistance du tatouage aux ravages du temps, et qui méritent d’être prises en considération. D’un autre côté, supposé que les marques du tatouage s’effacent quelquefois spontanément, cette circonstance est-elle rigoureusement applicable à Ebermann, l’homme trouvé assassiné ? Il est plusieurs faits dont le mémoire de M. Casper ne parle pas, et qu’il eût été pourtant nécessaire de faire connaître. Nous voulons parler de l’âge de ce malheureux, du temps qui s’est écoulé entre la constatation par des témoins dignes de foi, du tatouage, et l’époque de la mort d’Ebermann. On comprend sans peine l’importance de telles indications pour asseoir plus solidement son jugement. Enfin, et pour nous résumer, nous demandons si, privé des éléments de conviction qui vinrent, en dehors de la question purement médico-légale, asseoir le jugement touchant l’identité de l’homme assassiné, M. Casper se fût trouvé assez éclairé par ses recherches faites à l’hôtel des Invalides pour se prononcer d’une manière aussi résolue dans ses conclusions ?

            Il est urgent de reprendre ce sujet, de l’élaborer, et de l’étudier à fond dans le double intérêt de la science et de l’humanité.

                                                                                                            Dr Achille CHEREAU[1]

 

Reproduit aussi in: Quinche, Nicolas, éd., "Crime, science et identité: anthologie des textes fondateurs de la criminalistique européenne (1860-1930)", Genève, Slatkine, 2006, pp. 82-89.



[1] Achille CHEREAU, « Du tatouage, nouvelle question médico-légale » , in L’Union médicale, t. VI, no 137, 16 novembre 1852, pp. 545-546.

 



24/12/2011

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